Des enfilades de façades aux teintes autrefois vives, maintenant pastel, l’œuvre commune du temps et du soleil subtropical. Une placette calme, plantée d’arbres et bordée de colonnades. Puis une petite église blanche de style colonial. Sur le parvis, calés dans les chaises en plastique rouge d’une antique cafétéria dont les heures de gloires semblent bien lointaines, un groupe de vieux messieurs en discussion. Voilà pour le village. Côté mer ? Quelques bosquets de tamaris ondoyant au gré d’une brise légère, une grève de sombres galets et le bleu cobalt de l’Atlantique. Cerné d’escarpements rocheux écrasés de chaleur, La Aldea pourrait être un bourg oublié sur une côte sud-américaine. Or c’est sur Gran Canaria, l’une des îles les plus fréquentées de l’archipel espagnol, qu’il se trouve. Il y a encore un an, pour s’y rendre depuis Las Palmas, la capitale, il fallait affronter une route côtière riche de… 365 tournants. Aujourd’hui, un tunnel a – un peu – amélioré les choses, mais un quart des habitants de l’île n’y aurait encore jamais mis les pieds. Pourtant, les touristes commencent à venir ici, attirés justement par l’environnement naturel, le charme passéiste, la quiétude et l’authenticité de cette bourgade agricole vivant de la culture de la tomate. David Hernandez, un des conseillers municipaux, s’en réjouit ce jour d’avril devant un parterre de professionnels venus assister aux Journées du tourisme rural et actif. Mais il prévient : «Pas question de faire du tourisme sol y playa. On n’est pas à Maspalomas !»

Maspalomas, l’exemple à ne pas suivre

Maspalomas est à une heure de route de là, sur la côte sud de Gran Canaria. Une station balnéaire typique de l’infrastructure touristique qui s’est développée ces cinquante dernières années aux Canaries. Des avenues tirées au cordeau au nom de grands tour-opérateurs allemands, des rangées de bâtiments clonés, une ribambelle de bars à bière et de restaurants italiens au décor Renaissance en carton-pâte…

La plupart des 4,5 millions de touristes qui ont atterri à l’aéroport de Gran Canaria en 2017 ont filé directement en bus vers cette station ou l’une de ses voisines, via l’autoroute qui longe l’industrieuse côte est. De cette île grande comme la Guadeloupe, ils n’ont connu que cette réalité-là. Et ignoré tout le reste.

Avec ses seize millions de visiteurs annuels, l’archipel canarien, idéalement situé au large du Sahara occidental, est un symbole du tourisme à échelle industrielle. Et aussi de ses effets néfastes : pression sur les ressources, côtes bétonnées et une population qui profite peu des retombées financières… «Au moins 70 % des revenus générés par le secteur quittent les îles, et les emplois sont précaires et mal payés», affirme Margaret Hart, ex-maître de conférences en tourisme responsable à l’université de Gran Canaria. Mais ces sept perles volcaniques aux écosystèmes fragiles (de la plus grande à la plus petite : Tenerife, Fuerteventura, Gran Canaria, Lanzarote, La Palma, La Gomera et El Hierro) ne se résument pas à cela. Alors que leurs complexes hôteliers all inclusive, avec piscine et buffet à volonté, sont concentrés sur des microportions de territoire, chacune recèle des pans immenses de terres rurales et de nature préservée.

Un tourisme local, qualitatif

Car les Canaries, ce sont aussi les bourgs hors du temps, comme La Aldea, ou des splendeurs naturelles, telle l’immense Caldeira de Tejeda sur Gran Canaria. Une cuvette de plus de cent kilomètres carrés, des crêtes et des ravines recouvertes de rocaille, de maquis et de pins. Et ces atouts-là, les autorités et la population tiennent désormais à les mettre en valeur. Il s’y développe donc un tourisme local, qualitatif… Plus en phase, aussi, avec le statut de réserve de biosphère. Cinq de ces îles sont en effet intégralement concernées par ce label de l’Unesco,qui distingue des régions modèles où cohabitent nature protégée et activités humaines durables… Seules Gran Canaria (43 %) et Tenerife (7 %) ne le sont qu’en partie. Largement tourné en argument publicitaire par l’office de tourisme de l’archipel, ce statut fournit aussi un cadre favorable à de multiples initiatives individuelles.

Bienvenue dans un laboratoire du tourisme durable

En remontant vers le centre de Gran Canaria depuis La Aldea, après trente kilomètres et au moins autant de virages en épingle à cheveux, on arrive à Artenara. Posé au bord de l’immense Caldeira de Tejeda, ce village aux maisons blanches liserées de pierres d’angle couleur havane est un bastion de l’écotourisme. Ici, des maisons troglodytiques traditionnelles ont été réhabilitées en casas rurales. Restaurateurs, producteurs et guides de randonnée défendent une logique de circuit court et de respect des traditions. «Nous encourageons les initiatives touristiques développées par et pour les habitants, insiste Pilar Pérez Suárez, 34 ans, la biologiste en charge de la réserve de biosphère au gouvernement de l’île. Cela passe d’abord par un eff ort d’éducation, pour que les gens prennent conscience de la valeur de ce qui les entoure. Ensuite par une action de conseil auprès de ceux qui se lancent.»

Les deux modèles, tourisme de masse et tourisme durable, qui cohabitent à Gran Canaria, sont-ils compatibles ? Non, à en croire le volubile patron du petit musée sur la vie troglodytique d’antan. Il peste contre les passagers des bus des tour-opérateurs qui profitent de son entrée gratuite et de ses toilettes, sans laisser un euro sur place, tout en dérangeant les visiteurs individuels venus jouir du calme et de la vue à 180° sur la caldeira. Miguel Angel Rodriguez Sosa, le ministre de l’Environnement de l’île, se montre plus positif : «Notre tourisme est encore loin d’être vertueux, mais de plus en plus de grands établissements hôteliers font des efforts pour consommer moins d’électricité, se fournir auprès d’entreprises locales…» Il se félicite de la hausse notable des visiteurs dans les villages de la réserve de biosphère, mais veut éviter les erreurs commises sur la côte, quitte à limiter l’accès à des sites trop fréquentés : «Nos atouts naturels, c’est ce qui attire les touristes.»

Lanzarote, l’île-œuvre d’art de César Manrique

Un homme l’avait d’ailleurs compris dès les années 1960 : César Manrique. Quand, à 47 ans, après une carrière à l’étranger, cet artiste revint à Lanzarote, son île natale, celle-ci était la paria des Canaries. Un monde fruste, volcanique et sec, où les maigres récoltes poussaient nombre d’habitants à l’exil. Avec l’appui d’un ami devenu presidente del Cabildo (chef du gouvernement local), Manrique entreprit de mettre en valeur cette terre aride et bosselée de 300 cratères pour en révéler la beauté. Là où les paysans voyaient des terres stériles, lui percevait des paysages sublimes et lunaires. A l’image du parc de Timanfaya : une enfilade de cônes volcaniques couleur aubergine recouverts de cendres, de scories et de coulées de lave brutes. Une version canarienne et miniature des volcans d’Auvergne… sans une once de végétation. Pour Manrique, son île avait tout pour attirer les touristes. Et alors qu’à Gran Canaria et Tenerife, on commençait à bétonner les côtes, il fit ici le choix inverse. A la sortie de la petite capitale, Arrecife, se trouve la première demeure que fit bâtir l’artiste. Cette villa blanche de plain-pied, érigée en 1968 sur un champ de lave, avec en sous-sol des salons nichés dans des bulles volcaniques, lui servit de manifeste. Manrique voulait faire de Lanzarote une île-œuvre d’art, dont les aménagements viendraient souligner le paysage tellurique et l’identité rurale. Il insista pour faire imposer des règles strictes : uniquement des maisons blanches et basses aux volets verts ou bleus, pas de panneaux publicitaires… Il dessina aussi des «centres d’art» tapis dans le relief, comme Jameos del Aqua, une hallucinante oasis new age dans un tunnel de lave. «Ils étaient répartis sur l’île afin d’apporter des retombées partout, explique Idoya Cabrera, l’une des responsables de la fondation Manrique. L’artiste avait tout conçu pour attirer des visiteurs sensibles au paysage et au patrimoine.»

Grâce à lui, Lanzarote est reconnue comme l’une des pionnières du tourisme durable. Elle fut, en 1993, la première de l’archipel à être déclarée intégralement réserve de biosphère. Même les trois stations balnéaires, Costa Teguise, Puerto del Carmen et Playa Blanca, s’efforcent de coller aux préceptes du maître. «En 1991, on renonça à 250 000 lits qui étaient programmés, et on rendit à un usage rural certaines zones qui avaient été déclarées constructibles, raconte Quino Miguélez, directeur de l’Observatoire de la réserve de biosphère de Lanzarote. Une première en Espagne !»

Malgré cela, entre 1990 et 2017, le nombre de visiteurs à Lanzarote est passé de 760 000 à 3 millions, pour 150 000 résidents. Avec sa voisine Fuerteventura, l’île est aujourd’hui celle où le ratio de touristes par habitant est le plus élevé au monde, selon une étude publiée en 2017, s’appuyant sur les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme. Depuis 1990, la consommation d’eau y a plus que doublé, et celle d’énergie triplé. Et l’appellation «réserve de biosphère», utilisée à outrance (même pour un centre commercial à Puerto del Carmen, le Biosfera Plaza), est accusée d’être avant tout un slogan utilisé pour attirer les visiteurs. En mai 2018, dans un article titré «Le laboratoire ne trouve pas la formule», le Diario de Lanzaroteécrivait : «Autrefois pionnière, Lanzarote […] a été rattrapée par la vision du territoire la plus mercantile qui soit.»

Mission : nettoyer le désert du Jable

Pour palier certaines dérives, sur le terrain, on s’active. A l’image de Carmen Portella. Cette Tchéco- Péruvienne de 52 ans est installée ici depuis seize ans. Ancienne cadre de l’hôtellerie, elle a monté une agence de randonnée et d’observation ornithologique. En roulant à travers le désert du Jable, quarante kilomètres carrés de lande blonde qui progresse vers le centre de l’île, poussée par les vents marins, elle raconte avoir été outrée par l’état dans lequel elle trouva cet endroit en arrivant. «Passages de quads et de motos, extraction de sable, utilisation de pesticides… et personne pour surveiller, énumère-t-elle. Je suis allée voir les autorités, et j’ai appris que rien n’était fait pour la conservation et l’étude des lieux.» Carmen Portella a alors lancé en 2015 le projet Desert Watch, qui réunit aujourd’hui une vingtaine de bénévoles (dont un biologiste et un géologue). Cette équipe part régulièrement nettoyer des portions de ce désert ou en répertorier les oiseaux, en partenariat avec des universités européennes. Et espère que son action va en inspirer d’autres.

La Palma, adaptée au tourisme vert

A l’autre bout de l’archipel, sur l’île de La Palma, les problèmes de surfréquentation touristique semblent encore loin. Avec 300 000 visiteurs en 2017, soit dix fois moins qu’à Lanzarote, pour une superficie légèrement inférieure, pas de risque d’overdose. Dans son bureau de la petite capitale, Santa Cruz, Alicia Vanoostende, ministre du Tourisme, l’admet volontiers : son île, «en retard » sur les autres, peut tranquillement tirer les leçons des erreurs qu’elles ont commises. «Notre principale activité, la culture de la banane, connaît une forte concurrence, remarque-t-elle. Accueillir davantage de visiteurs serait donc un bon relais de croissance. Mais nous ne voulons pas d’un tourisme de masse !» Ce qui de toute façon serait difficilement envisageable. A Santa Cruz, juste après le front de mer, la ville s’élève dans un lacis d’étroites rues en pente. Alors que Lanzarote est plate et aride, La Palma, culminant à 2 426 mètres et mesurant jusqu’à 24 kilomètres de largeur, avec d’infinies routes en lacet, se veut, quant à elle, «l’île la plus raide du monde». C’est aussi la plus verte de l’archipel, réputée pour ses forêts subtropicales. Une dorsale nord-sud révèle ses origines volcaniques, depuis la Caldeira de Taburiente, immense cuvette de 8 kilomètres de diamètre dont les parois plongent sur 2 000 mètres de dénivelé, jusqu’au petit volcan Teneguía, né de la dernière éruption, en 1971.

Un territoire, de facto, plus adapté au tourisme vert qu’au modèle sol y playa. Et entièrement labellisé «réserve de biosphère» depuis 2002. Grâce à Antonio San Blas, aujourd’hui directeur exécutif de la réserve. «Ce n’est pas un diplôme qu’on met sur un mur, affirme ce natif de l’île. C’est une boîte à outils pour développer le territoire avec comme finalité le bien-être de ses habitants.» Et dans cette boîte, Antonio a un instrument essentiel, qui selon lui a fait défaut à Lanzarote : la planification. L’homme brandit un épais programme détaillant sa vision de l’île jusqu’en 2022. Certes, reconnaît-il, imposer ses vues n’est pas toujours aisé, car une réserve de biosphère a surtout un rôle de conseil. Mais son institution a aussi à son actif quelques belles initiatives concrètes. Pour défendre l’économie verte et le tourisme durable, elle soutient, par exemple, 250 entreprises locales, dont des producteurs de fruits et légumes bio, des bodegas perpétuant la tradition viticole de l’île, des hébergements ruraux… Ou encore des lieux à part, comme la Finca Autarca (la «ferme autarcique »), créée à Tijarafe, sur la côte nord-ouest, par un couple de Suisses qui ont fait le choix de la permaculture intégrale, un mode de culture utilisant et maintenant la fertilité naturelle de la terre. Dans leur jardin foisonnant perché au-dessus de l’Océan, Barbara et Erich Graf vivent depuis trois ans en autonomie totale, au milieu des avocatiers, orangers et bananiers, produisant même leur biogaz et leur électricité. Si l’on en croit Barbara, La Palma est un lieu idéal pour mener ces expériences biologiques jusqu’au-boutistes. «Il y a peu de circulation, peu d’industrie, l’air et l’eau sont propres, remarque-t-elle. Et les autorités laissent faire. Cela aurait été plus difficile en Suisse.»

Mais l’île doit aussi relever des défis : une population en baisse, un secteur de la banane qui devra faire sa transition vers le bio et la qualité… Et un essor du tourisme (la fréquentation a doublé depuis 2013 selon l’office de tourisme), qu’il faudra garder sous contrôle pour conserver cette séduisante identité. Le parc d’hébergements, de 13 000 lits dont une majorité en petites structures (maisons rurales…), pourrait passer à 25 000, le maximum fixé par les autorités. La Palma saura-t-elle grandir sans se dénaturer ? Pour Carlos Fernández, créateur de l’association de tourisme rural Isla Bonita, il faudra pour cela qu’elle continue à avancer sur «ses quatre pieds : l’agriculture, un tourisme durable et de qualité, les services publics et l’astronomie.»

A l’extrémité sud de l’île, les salines de Fuencaliente occupent un site très convoité, sur une pointe de lave brute cernée par l’océan. Leur patron, Andrés Hernández García, petit-fils du fondateur, pourrait facilement convertir ses 35 000 mètres carrés de bassins, où le sel est produit de façon 100 % écologique, en complexe touristique… mais il n’en a pas l’intention. Ses prochains investissements lui serviront à acheter des panneaux solaires, non à bétonner. Et, bien qu’il accueille volontiers les visiteurs et a même ouvert un restaurant sur le thème du sel, il refuse que cette activité prenne le pas sur son métier traditionnel. «Le balnéaire pourrait me rapporter davantage, estime-t-il. Mais le plus important pour ma famille a toujours été le sel. Et cela doit rester ainsi. C’est une idée un peu romantique !» A moins qu’il ne s’agisse, au contraire, d’une idée sage ?

Le silbo renaît à La Gomera

Les 1 500 écoliers de la petite île canarienne ont une matière particulière au programme : le silbo, une langue sifflée, probablement pratiquée ici avant le XVe siècle, puis adaptée au castillan dont elle imite les sonorités. Deux sifflements-voyelles et quatre consonnes audibles jusqu’à cinq kilomètres (selon le siffleur, la direction du vent…). Elle permet à femmes et hommes de communiquer («Il va faire orage», «C’est l’heure de dîner») d’une vallée à l’autre. «Cette langue était interdite sous la dictature du général Franco, explique Julie Pellegrini, guide dans la région. Mais les Gomeros trompaient la vigilance de la Guardia Civil, leurs stridulations se confondant avec celles des oiseaux…» Jadis utilisé par les bergers, le silbo a failli disparaître, avant d’être rendu obligatoire à l’école en 1999, puis inscrit dix ans plus tard sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité.